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L’épidémie de grippe espagnole (1918-1919)

   

Préambule

Avec au moins 50 millions de morts, l'épidémie de grippe espagnole a provoqué de 1918 à 1919 une hécatombe bien pire que la Grande Guerre et ses 10 millions de soldats tués. 400 000 victimes en France. La grippe a connu trois vagues. Une première apparut au printemps 1918. La deuxième, la plus terrible, en automne 1918 avec un pic en octobre. Comment notre département et notre commune ont vécu ce fléau ?

  

Historique de la grippe espagnole

Pourquoi « espagnole » ? Les origines de l'épidémie n'ont rien à voir avec l’Espagne. Sans doute à cause du secret militaire qui entourait la santé des soldats durant la Première Guerre mondiale : il était impossible pour les journaux d'évoquer un virus qui décimait les troupes. En revanche la presse pouvait écrire sans retenue sur la grippe qui frappait l'Espagne, le Roi d’Espagne avait été atteint, et l’Espagne étant neutre, sa presse était libre et pouvait l’évoquer.

« L'origine de l'épidémie n'est pas établie avec certitude. Les premiers cas ont été répertoriés en mars 1918 dans le Kansas parmi des soldats américains. La maladie se serait ensuite propagée en Europe à la faveur de convois militaires.

La pandémie s'est répandue à travers le monde en trois vagues, la première au printemps 1918 peu mortelle puis deux autres bien plus virulentes en raison probablement de mutations du virus qui l'ont rendu plus agressif.

Le virus grippal à l'origine de cette pandémie est de type A (H1N1), comme celui de la pandémie grippale de 2009 (qui a fait 18.500 morts selon le bilan officiel de l'OMS et autour de 200.000 décès selon deux estimations postérieures).

On estime que tous les virus grippaux de type A circulant aujourd'hui chez les humains sont des descendants directs ou indirects de la souche du virus de 1918, mais d'une bien moindre virulence.

Alors qu'aujourd'hui les épidémies de grippe saisonnière sont surtout dangereuses pour les personnes âgées et les jeunes enfants, la grippe espagnole avait pour caractéristique de frapper surtout des jeunes adultes. Sa cible privilégiée était les personnes de 20 à 40 ans.

Ce virus grippal était surtout dangereux pour les poumons, provoquant de graves engorgements des voies respiratoires qui asphyxiaient littéralement les malades.

La gravité de l'épidémie s'explique aussi par la guerre : les mouvements de troupes ont facilité la propagation du virus, les blessures et privations ont diminué les défenses immunitaires…

Parmi les victimes fameuses de la grippe espagnole : le peintre autrichien Egon Schiele mort le 31 octobre 1918, le poète français Guillaume Apollinaire (9 novembre 1918), son compatriote dramaturge Edmond Rostand (2 décembre 1918). » (1)

  

La grippe espagnole dans la Vienne

Le 24 septembre, Le Journal de la Vienne évoque l’épidémie de grippe en prenant des précautions et sans lui donner encore le nom de grippe espagnole :

« Des cas de grippe infectieuse et de dysenterie, se sont multipliés depuis une dizaine de jours, d’une façon inquiétante dans notre département ; ces cas ont pris rapidement un caractère épidémique en diverses localités, à Chauvigny, Saint-Savin, Lussac-les-Châteaux et Ceaux-en-Loudun, entre autres. La préfecture a pris des décisions immédiates pour enrayer les progrès de la maladie ; c’est ainsi que des médecins bactériologistes ont été envoyés à

Lussac-les-Châteaux et Ceaux en-Loudun où des décès ont été enregistrés… À Poitiers, on ne signale encore qu’un cas mortel de grippe infectieuse...Le Conseil départemental d’hygiène qui se réunit cette après-midi à la Préfecture fera sans doute un communiqué à la presse locale… » puis le journal donne quelques conseils d’hygiène à ses lecteurs.

La presse locale va relayer la parole officielle de la Préfecture, du Conseil départemental d’hygiène. Le docteur Jablonski, délégué sanitaire départemental va être la cheville ouvrière de la lutte contre l’épidémie en liaison avec les médecins, les pharmaciens, les services de l’état et des communes.

Le tableau ci-dessous, établi par l’historien Jacques Bouquet (source AD86 10 M 136) permet de comprendre comment l’épidémie de grippe a frappé la Vienne au cours du second semestre 1918 :

Arrondissement

Communes de moins de 2000 habitants

Communes de 2000 à 5000 habitants

Total du nombre de décès

Châtellerault

45

3

48

Civray

78

28

106

Loudun

92

8

100

Montmorillon

40

126

166

Poitiers

115

56

171

Dans ce tableau ne figure pas les cas enregistrés dans les grandes villes de Châtellerault et Poitiers.

Jacques Bouquet nous dit : « Au total, sans que l’on ait des statistiques fiables, le département de la Vienne, pour la période d’octobre et novembre 1918, a enregistré une bonne centaine de décès, conséquence directe de l’épidémie. Ce bilan n’est pas catastrophique si on considère, qu’au niveau national, les estimations tournent autour de 211000 personnes, les deux pics étant octobre 1918 et février 1919… »

Robert Mineau dans ses « souvenirs de jeunesse » nous raconte le climat de psychose à Poitiers : « Les médecins ne savaient où donner de la tête et les pharmaciens ne suffisaient plus aux demandes. Les gens timorés désertaient les cafés ainsi que les lieux de spectacle et de réunion…A compter du 13 octobre, les pharmaciens organisèrent un service dominical par roulement. Débordés les pompes funèbres ne suffisaient plus à la tâche… »

L’Avenir de la Vienne du 2 novembre 1918 se veut rassurant : « Dans la population civile, il y a encore de nombreux cas mais ils deviennent de plus en plus bénins, ce qui est déjà une amélioration. » Le Courrier de la Vienne du 2 novembre 1918 nous informe que l’Evêque invite les fidèles à la prière pour enrayer l’épidémie…

   

La grippe espagnole à Montamisé

Année 1918

La table annuelle des décès indique 14 décès dont trois soldats, Mort pour la France, il reste donc 11 décès civils, malheureusement les actes de décès ne donnent pas les causes de la mort. Il nous faut chercher vers les statistiques sanitaires départementales qui pour 1918 sont absentes des archives pour notre commune ? Par chance l’examen d’une note manuscrite d’une réunion du Conseil d’hygiène du 21 octobre 1918, probablement du docteur Jablonski, fait le point des cas de grippe dans la Vienne, dans laquelle on trouve trois cas à Montamisé.

En examinant les registres de décès, on trouve ; deux décès en septembre 1918 :

  • Jean Brunet, décédé le 13-9-1918 à l’âge 1 an, pupille des hospices de Poitiers, décédé au domicile d’Eugène Girault à Ensoulesse
  • Elise Renée Andrée Bozier, décédée le 23-9-1918 à l’âge de 6 ans

Ensuite on trouve 5 décès en mai, 2 en février, 2 en janvier.

Devant le peu d’informations fiables, il est délicat de conclure pour l’année 1918.

 

Année 1919

La table annuelle des décès indique aussi, 14 décès dont trois soldats, Mort pour la France, il reste donc 11 décès civils. Nous avons plus de chance avec les statistiques sanitaires départementales, la commune de Montamisé y figure.

Pour le 1er semestre 1919, on trouve 1 décès pour cause de grippe, le registre des décès indique pour cette période 5 décès.

Les autres causes de décès sont : tuberculose des poumons (1), cancer (1), sénilité (2).

Pour le 2e semestre 1919, aucun cas de grippe (6 décès dans le registre communal).

Autres tuberculoses (1), cancer (2), sénilité (3).

On constate donc que Montamisé fut relativement épargné par l’épidémie de grippe espagnole.

Les Montamiséens ont-ils suivi les conseils de Robert Mineau « A l’exemple de nombreux poitevins qui s’en trouvèrent bien, nous nous bornâmes à prendre par mesure de précaution, un petit verre d’eau de vie de prune après les repas ».

  

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Journal de la Vienne 24-9-1918

Image associée à l'article

   

Note sur le docteur Jean Jablonski

Thadeus, François, Antoine, Joseph, Marie, "Jean" Jablonski est né le 15-9-1845 à Poitiers, fils de Joseph, Alexandre, Napoléon Jablonski, ancien officier de l’armée polonaise, docteur en médecine et de Jeanne, Eglantine Mauduyt.

Docteur en médecine de la faculté de Paris, Jean Jablonski compte 14 années de services militaires (dont 4 mois pendant la guerre de 1870-1871), il a été successivement médecin aide-major au 106°bataillon des mobiles de la Seine (14-10-1870), médecin major du 17°régiment de l'armée de Paris (15-11-1870 au 20-2-1871), médecin aide-major du 68°RIT (9-8-1878 au 12-2-1891).

D'autre part il a été membre du conseil départemental d'hygiène du 30 mai 1878 au 15 mai 1920, médecin des épidémies depuis le 14 octobre 1879, médecin de l'école normale d'instituteurs le 18-11-1879, médecin inspecteur des écoles le 31-12-1880, médecin du lycée le 18-11-1882, médecin de l'Hôtel-Dieu le 1-12-1882, médecin de la prison en 1886, médecin de l'école normale de jeunes filles en 1890, médecin des sociétés de secours mutuels de Poitiers en 1878, médecin inspecteur des enfants assistés (1881-1889), inspecteur départemental des services d'hygiène, chef du service de la désinfection depuis le fonctionnement de la loi du 15-2-1902.

Jean Jablonski a en outre été conseiller municipal de Celles sur Belle (79) puis Maire de ce chef-lieu de canton. Il a été conseiller municipal de Poitiers (1892-1900) puis 1°adjoint au Maire de Poitiers.

Directeur du service départemental de santé et d'hygiène des réfugiés depuis le 4-8-1914. Délégué départemental des services sanitaires le 29-8-1914.

Homme d’une grande humanité, dévoué et compétent, après une longue et honorable carrière, il sera nommé Chevalier de la Légion d’Honneur par décret du 14-1-1922. Il décède le 4 décembre 1928 à Poitiers, à l’âge de 83 ans, il sera inhumé le 7 décembre 1928 au cimetière de Chilvert à Poitiers.

  

Sources :

  • (1) Sciences et Avenir, extrait du 9-3-2018
  • AD 86 Statiques sanitaires départementales cote 10 M 136
  • AD 86 Tableau des épidémies cote 5 M 404
  • AD 86 Registres des décès de Montamisé 1918-1919
  • AD 86 Presse locale en ligne (Avenir de la Vienne, Le Journal de la Vienne, Le Courrier de la Vienne)
  • 1914-1918 la Vienne « Un département de l’arrière dans la Grande Guerre », Jacques Bouquet, éditions Michel Fontaine.
  • Poitiers en 1914-1918 « Souvenirs de jeunesse » Robert Mineau, éditions Brissaud Poitiers 1983.
  • Archives Nationales, Base de données Léonore, cote LH/1338/11, notice n°L1338011

  

  

Montamisé le 6 février 2019

Article de Jean-François LIANDIER