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Les bagnards de Montamisé au 19e siècle

Préambule

Dans son livre « Les bagnards de la Vienne » Michèle Laurent répertorie cinq bagnards natifs de Montamisé. Les archives de la cour d’assises vont nous en apprendre un peu plus sur leur triste histoire. Quant aux généalogistes montamiséens ils auront peut-être quelques surprises…

  

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Ferrement du bagnard

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Salle dortoir du bagne de Rochefort

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Tenue de bagnard

Le code de justice criminelle

« Le code d’instruction criminelle de 1808 avait prévu la création de la cour d’assises en remplacement de la cour de justice criminelle qui succéda au tribunal criminel issu de la Révolution. Cette juridiction fut instituée dans chaque département par la loi du 20 avril 1810 sur l’organisation de l’ordre judiciaire et de la justice, et par décret du 6 juillet 1810… » (AD86).

L’article 381 du code pénal de 1810, relatif au vol punit de mort « si le vol est commis avec cinq circonstances aggravantes : la nuit, à plusieurs, avec armes, par effraction, escalade ou fausses clés, dans un édifice habité avec violences ou menaces de violences. »

L’article 382 du même code « peine de travaux forcés à perpétuité si le vol est commis avec violences » …l’article 383 : « si le vol est commis sur un chemin public, une peine de travaux forcés à perpétuité », enfin l’article 384 : « une peine de travaux forcés à temps si le vol est commis avec effraction ou escalade ou usage de fausses clés, même si ce n’est pas dans un édifice servant d’habitation, ni dépendant d’une habitation. »

  

Les bagnards de Montamisé

Taffet Marie

Elle est née à Montamisé vers 1804, on ne connait pas ses parents, mendiante et sans domicile fixe, vivant d’aumône. Elle est accusée d’avoir le 6 avril 1828, « soustrait frauduleusement au préjudice des époux Bouard demeurant à la Brunetterie, commune de Sèvres-Anxaumont plusieurs objets servant à l’habillement des époux Bouard, en passant par une croisée élevée au-dessus du sol ».

La cour d’assises se réunit le 18 mai 1831 et le jury à la majorité la déclare coupable et la condamne à 5 ans de travaux forcés pour un vol de « un jupon, un tablier de toile blanche, deux mouchoirs et autres objets… » avec circonstance aggravante, effraction et escalade.

Elle devra subir, place du marché à Poitiers, la peine de l’exposition publique en vertu de l’article 22 du code pénal : « quiconque aura été condamné à l’une des peines de travaux forcés à perpétuité ou des travaux forcés à temps… avant de subir sa peine, demeurera une heure exposée aux regards du peuple sur la place publique. Au-dessus de sa tête sera placé un écriteau portant en caractère gros et lisible ses noms, sa profession, son domicile, sa peine et la cause de sa condamnation… ».

La peine de l’exposition publique sera abolie par le décret du 12 avril 1848 du gouvernement provisoire de la seconde république.

  

Vaudeleau Jean

Il est né le 25 décembre 1790 à Montamisé, fils de Denis Vaudeleau et Andrée Tireau, il exerce la profession de journalier.

Il est âgé de 21 ans, lors de sa condamnation le 19 juillet 1811 par la cour d’assises de la Vienne à cinq de fer pour un vol qualifié commis à Naintré. Il est envoyé au bagne de Rochefort, matricule 5447 et sera libéré le 24 juillet 1816 pour Blois.

  

Sapin Jean

Il est né le 29 avril 1829 à Montamisé, lieu-dit la Gacheterie, fils de François Sapin (journalier) et Jeanne Massé, il exerce la profession de menuisier.

La cour d’assises du 18 février 1851 va le condamner à 5 ans de travaux forcés pour divers vols qualifiés : du 21 au 22 novembre 1850 à Neuville, soustrait frauduleusement une somme d’argent de 3800 F, au préjudice de Giroire menuisier à Neuville, par effraction dans son habitation, pendant la nuit et avec son complice Eugène Gahou.

Également pour un vol « audacieux » dans la nuit du 26 au 27 octobre 1850 à Poitiers au préjudice des demoiselles Berland, marchandes à Poitiers, rue de l’étoile. Vol d’une somme d’argent d’environ 60 F et diverses marchandises avec son complice Jean Baptiste Mazin.

Ils ont déjà un bon casier judiciaire : Jean Sapin a été condamné à Poitiers le 15 février 1844 pour vols qualifiés, à être détenu jusqu’à l’âge de 20 ans dans la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray près de Tours de mai 1944 au 18 février 1848 puis envoyé à cause de sa mauvaise conduite, à la maison centrale de Fontevrault jusqu’au 29 avril 1850.

Mazin Antoine Jean Baptiste, né le 8-7-1830 à Poitiers, fils de Jean Baptiste et de Jeanne Masson, menuisier, a été condamné pour vagabondage à Tours le 22 février 1845 à 21 jours d’emprisonnement, puis à Poitiers le 19 septembre 1845 à être détenu jusqu’à l’âge de 20 ans pour vols commis par une bande de petits voleurs dont il faisait partie. Sa mauvaise conduite de la colonie pénitentiaire du Val d’Yèvre va le conduire le 21-11-1845 à la maison centrale de Fontevrault d’où il est sorti le 8 juillet 1850.

Gahou Jean Eugène, né à Poitiers le 24-12-1828, fils de Pierre Gahou, ébéniste et d’Anne Martineau, il exerce la profession de menuisier, il faisait partie avec Jean Sapin de la même bande des 12 petits voleurs jugé à Poitiers le 15-2-1844.

Jean Sapin sera envoyé au bagne de Rochefort, puis transféré au bagne de Brest le 3 mai 1852 (matricule 4083), il est libéré le 22 février 1857.

Ses complices, Mazin Antoine Jean Baptiste et Gahou Jean Eugène sont également condamnés à 5 ans de travaux forcés.

  

Roy Pierre Augustin

Il est né le 22 février 1832 au village « d’Ansoulesse » commune de Montamisé, fils de Jean Hilaire Roy (journalier) et Marie Anne Guionnet. Il se marie le 25 octobre 1854 à Poitiers avec Madeleine Garnier.

Il sera condamné par la cour d’assises de la Vienne le 22 août 1857 à 20 ans de travaux forcés pour des vols qualifiés de comestibles du pain et du vin dans les caves et d’objets mobiliers commis au préjudice de l’école normale de Poitiers. Son pourvoi en cassation sera rejeté le 10-9-1857. Dans cette affaire il est jugé avec 2 complices : Carré Delphin Jacques et Fromenteau Alexandre.

Dans l’acte d’accusation, le procureur général déclare : « de 1853 à 1857 un grand nombre de vols qui annonçaient de la part de leurs auteurs autant d’audace que d’expérience du crime ont inquiété la ville de Poitiers et ses environs. L’usage des fausses clés prouvait la préméditation…la dextérité avec laquelle des portes, des panneaux étaient percés de trous par lesquels on crochetait les verrous et les espagnolettes semblait révéler la main d’anciens habitants du bagne… » Carré deux fois conduit au bagne, qu’il a habité 26 ans pour divers crimes de vol était revenu habité à Poitiers puis à Ansoulesse, commune de Montamisé. Fromenteau un ancien forçat libéré, exerçait la profession de menuisier, quant à Pierre Roy, digne neveu de Carré, il a déjà été condamné pour plusieurs vols : le 5 juillet 1855, huit jours d’emprisonnement et aux dépens par le tribunal correctionnel de Poitiers pour vol d’outils. Le 15 janvier 1857, à trois mois d’emprisonnement et aux dépens par le même tribunal pour vol de chaussures.

Pierre Roy sera envoyé au bagne de Brest (matricule 7631), « il embarque sur l’Adour le 29 octobre 1857 pour Cayenne » (1)

Fromenteau Alexandre : « né à Châteauroux, menuisier, âgé de 31 ans lors de sa condamnation, le 19 mai 1840 à 10 ans de travaux forcés pour vols. Envoyé au bagne de Rochefort, matricule 13210, il est libéré le 25 juin 1850 pour Poitiers, avec un pécule de 130 F pour se réunir avec sa famille. Sa bonne conduite lui vaut la « demi chaîne » depuis 1844. Le 22 août 1857, il est à nouveau condamné à 20 ans de travaux forcés pour vols qualifiés. Envoyé au bagne de Brest, matricule 7630, il embarque le 29 octobre 1857 pour Cayenne. » (1)

Carré Delphin Jacques : « né à Chasseneuil le 19 janvier 1805, fils de Louis Jean et Marie Giraud, demeurant à Montamisé, tourneur. Condamné le 22 septembre 1825 à 8 ans de travaux forcés pour divers vols domestiques. Envoyé au bagne de Rochefort, matricule 10641, il est libéré 3 novembre 1833 pour Montamisé « où réside son frère ». Le 30 mai 1834, il est à nouveau condamné à une peine de 20 ans de travaux forcés pour divers vols commis chez M Guichard, pharmacien à Poitiers. Il rejoint le bagne de Rochefort, matricule 12289, avant d’être transféré à Brest, matricule 3700. Bénéficiant d’une remise de peine de 2 ans en 1850, il est libéré le 3 juillet 1852 pour Poitiers. Le 22 août 1857, il est à nouveau condamné à 20 ans de travaux forcés pour vol et complicité de vols. Envoyé au bagne de Brest, matricule 7737, où il décède le 4 mai 1858. » (1)

  

Vaudeleau Baptiste

Il est né le 13 décembre 1849 au village de Tronc, commune de Montamisé, fils de Jean Vaudeleau, fermier et Radegonde Beaudeau. Il exerce les professions de terrassier, cultivateur.

Il se marie le 29 janvier 1872 à Dissay avec Marie Antoinette Tartarin dont il va divorcer le 21-5-1889. Il se remarie le 22 mars 1890 à Châtellerault avec Gabrielle Adélaïde Roy.

Il sera condamné par la cour d’assises de la Vienne le 22 novembre 1893 à 5 ans de travaux forcés pour l’enlèvement de Juliette Gratien, mineure de moins de 16 ans. Sa peine sera commuée à 5 ans de réclusion le 9 janvier 1894.

L’acte d’accusation indique : « il est accusé d’avoir le 24 juillet 1893 en la commune de Sénillé, par fraude, entrainé ou déplacé du domicile du sieur Sarrazin où elle était mise par son père, à l’autorité duquel elle était soumise, la fille Juliette Gratien mineure, avec cette circonstance que la fille Juliette Gratien était alors âgée de moins de 16 ans. »

Son casier judiciaire est déjà chargé : le tribunal civil de Chinon le condamne le 5 juillet 1883 pour coups et blessures à 2 mois de prison, libéré de la prison de cette ville le 15 septembre 1883. La cour d’assises de Tours le 2 septembre 1884 le condamne pour attentat à la pudeur à 5 ans de prison, libéré de la maison centrale de Fontevrault le 3 septembre 1889.

  

Le cas de Jean Chantereau

Bien que n’étant pas né à Montamisé, l’affaire pour laquelle il a été condamné se passe sur le territoire de notre commune.

Il est né à Moussac (86), fils de François Chantereau (charron) et Marie Janvier « époux de Marianne Delavaux, demeurant à Bonnes, charpentier. Agé de 54 ans au moment de sa condamnation le 22 août 1828 aux travaux forcés à perpétuité, pour tentative de vol avec violence sur un chemin public entre Montamisé et la forêt de Moulière. Il est envoyé au bagne de Rochefort, matricule 11369, où il décède le 12 décembre 1852. » (1)

 

Conclusion

Michèle Laurent recense dans son livre, 1100 bagnards, liste sans doute non exhaustive, nos 5 bagnards montamiséens sont le reflet de la justice criminelle au 19°siècle. On constate que les atteintes aux biens sont criminalisées et punies plus sévèrement que les crimes contre les personnes. La philosophie pénale napoléonienne pourrait se résumer à cette boutade « l’ordre protège, l’autorité réprime », le rejet du criminel l’emporte sur les perspectives d’amendement du condamné. La loi pénale commence à se faire plus « douce » avec la révision du 18 avril 1863 et la correctionnalisation de certains crimes. Déjà la loi du 28 avril 1832 avait supprimé les châtiments corporels. Le droit pénal a beaucoup varié selon les époques car il doit tenir compte des mutations de la société.

  

Notes :

La colonie pénitentiaire de Mettray : « destinée à réhabiliter de jeunes délinquants et située à Mettray, petite localité d'Indre-et-Loire, fut créée en 1839 et fermée en 1939. Cet établissement, bien que fondé sur des principes idéalistes, à savoir rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, garde la triste réputation d'être l'ancêtre des bagnes pour enfants… »  (Wikipédia)

Le bagne de Rochefort : « ouvert en 1767, fonctionna jusqu’en 1852. A sa fermeture, son existence fut cependant rayée de la mémoire collective. Ce lieu de misère, dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace à cause notamment d’un incendie en 1888 et des destructions de 1944, a pourtant rythmé la vie de cette ville de Charente-Maritime pendant près d’un siècle... » (Maxime Morlaine)

Le bagne de Brest : « établissement pénitentiaire, en activité de 1749 à 1858. Le bâtiment principal du bagne, construit par Antoine Choquet de Lindu de 1750 à 1751, dominait le port du long de ses 254 mètres, à l'emplacement de l'actuel boulevard Jean-Moulin, sur la rive gauche de la Penfeld (près de l'actuel hôpital d'instruction des armées). Il fut détruit à la fin des années 1940 lors de la reconstruction de Brest. Deuxième bagne de France après celui de Toulon, il pouvait loger jusqu'à 3 700 forçats, et a accueilli près de 60 000 condamnés en un siècle, dont un tiers est mort en détention... » (Wikipédia).

 

Sources

  • (1) « Les bagnards de la Vienne » de Michèle Laurent, Le Pays Chauvinois, bulletin n°44, 2006, 281p
  • AD 86 archives de la cour d’assises, cotes : 2 U 1506, 2 U 1601, 2 U 1636, 2 U 1743
  • AD 86 registres d’état civil en ligne
  • Source gravures : Extrait, de l'ouvrage La légende noire du bagne – le journal du forçat Clémens, édité par Gallimard Jeunesse, 1992

  

Montamisé, le 1er octobre 2018

Article de Jean-François LIANDIER